Je comprenais ce qu’il disait !

Jean Le Bœuf (1949)

J’ai rencontré Shantidas au début des années 1970 à l’université de Québec, lors d’une conférence. Ce n’est pas tellement le personnage qui m’a frappé, car en cette période hippie son allure ne choquait pas : grande barbe, cheveux au vent, habits originaux, on voyait cela partout. Ce qui m’a le plus marqué, c’est que je comprenais ce qu’il disait ! En famille, on se comprend, on dit ce qu’on pense : mais que cela m’arrive avec quelqu’un d’autre me remplissait de joie ! Je me reconnaissais complètement dans ce qu’il disait. C’était nouveau pour moi, mais pas étranger.

Cette rencontre m’a galvanisé. Plus qu’une parole, c’est une énergie qui m’était communiquée. Si bien que j’ai dépassé mes difficultés à comprendre ses livres, et je me suis mis à les lire assidument. Il avait libéré ma soif ! C’était son rôle : éveiller, mettre en chemin. Comme s’il transmettait un souffle. Sa pensée était à la fois la sienne et la mienne. Les rencontres suivantes ne m’en ont pas appris davantage : tout m’a été donné dans cette première rencontre. J’ai dû ensuite le cultiver, mais c’était déjà là.

 

J’ai donc rejoint un groupe d’Amis et retrouvé ma religion chrétienne, dont je m’étais éloigné. Ces liens renforçaient, structuraient ce qui était amorcé en moi. Après quelques années, je suis venu vivre en France à la Borie-Noble et je suis « tombé en amour » de cette terre. Relation essentielle, partagée avec d’autres qui devenaient ma grande famille. Ce lien avec la nature, par le travail de la ferme, me correspondait profondément. Un soir, Shantidas et Chanterelle m’ont invité chez eux. J’étais intimidé, mais il m’a aussitôt donné mon surnom : l’Érable rouge, à cause de mon côté végétal et colérique ! Je les ai trouvés chaleureux et ils m’ont encouragé à rester plus longtemps à la communauté.

À cette époque, Chanterelle était déjà bien malade, et on ne voyait pas beaucoup Shantidas qui était souvent en tournée. C’était une période difficile. À nous, les habitants de la Borie-Noble, il reprochait parfois de n’être pas assez audacieux. Il avait une parole forte à l’extérieur, mais n’était pas toujours écouté parmi les siens comme il l’aurait souhaité, ce qui le peinait. Je le voyais un peu comme mon grand-père, Pierre Parodi ayant commencé à prendre sa suite. Je trouvais tous les compagnons sympathiques et je les aimais tous, apprenant de chacun.

 

Deux choses très importantes que j’ai reçues à l’Arche : le Rappel et l’échange des regards. Cela donne une grande énergie. On oublie alors ce qui est intellectuel, et qui n’est que discours. Nos paroles doivent être fécondées, sinon elles sont un corps sans vie. Mais quand il y a une parole qui vit, et une vie qui parle, c’est bouleversant. Pourquoi ne parle-t-on pas de cela à l’école ? Cette force de la Parole, qui fait grandir et qui fait vivre… Ainsi la vie de Jésus n’est pas dans le passé, c’est un chemin que nous avons à vivre, nous aussi. Il nous montre comment sortir de l’enfermement. C’est grâce à la traduction de ce message spirituel de l’Évangile, tel que Shantidas le faisait connaître, que je suis venu à l’Arche.

Aujourd’hui, je sens mon implication dans l’Arche comme la participation à un travail invisible, qui portera du fruit en son temps. Car Shantidas voyait loin : il était « vaste », comme dit son nom. Parfois il espérait une réalisation immédiate, mais le temps est long… Pour moi il faut situer la vie en communauté dans ce long terme. On n’y fait pas le vœu d’accomplir quelque chose de parfait, mais d’« aller vers ». C’est plus encourageant de situer ainsi les choses dans leur temps de croissance. Shantidas était un « assembleur », quelqu’un qui savait appeler les personnes. Être en communauté, c’est apprendre à se soutenir mutuellement pour aller vers l’essentiel.