L'homme de la photo

Michèle Le Bœuf (1953 - 2013)

J’ai connu Lanza del Vasto lors de sa tournée dans l’est canadien, en 1974. Quelques mois plus tôt, un article de lui avait été traduit dans un magazine, et sa photo en pleine page m’avait frappée. Puis je suis partie en voyage chez mes parents, à l’autre bout du Québec, et ma mère m’a entraînée dans une université pour écouter un certain philosophe… Quelle ne fut pas ma surprise de reconnaître l’homme de la photo !

À la fin de la causerie, j’ai rencontré le groupe des Amis de l’Arche, puis participé à un séminaire de quelques jours au bord du lac Saint-Côme. C’est là que j’ai rencontré Jean, mon futur mari. Les paroles de Shantidas sur la bombe atomique et le destin de l’Occident m’ont semblé très pertinentes. Il est revenu plusieurs fois au Québec. Les organisateurs, Paul et Mathilde Francoeur, étaient chaleureux et passionnés. J’ai suivi le groupe pendant une année. C’était un moment opportun car j’étais libre après mes études de théâtre.

 

À l’automne 1975, j’ai décidé de venir en France pour faire un stage dans la communauté de l’Arche. Jean était déjà à la Borie-Noble. Je suis arrivée au moment de la mort de Chanterelle, le 12 novembre, et je ne l’ai vue que dans son cercueil. Un bébé venait de naître dans la maison d’une famille de la communauté. Que d’émotions !

Durant l’hiver, j’ai remplacé Nicole Dahlia au secrétariat pour aider Shantidas dans son courrier. Il était détendu et savait être drôle : « Oui, c’est zeuzotérique… », disait-il devant une lettre surréaliste et ésotérique. Il parlait peu, mais savait m’écouter. À la Saint-Jean 1977, nous nous sommes mariés, Jean et moi. Ce jour-là Shantidas a tenu la place de mon père ; il était effectivement mon père spirituel.

 

Puis nous sommes retournés au Québec, en mission, après avoir fait nos vœux dans l’Arche. J’ai eu là-bas le privilège d’accompagner Shantidas durant ses tournées. Je devais veiller sur lui, car il approchait des 80 ans et j’avais des recommandations des compagnons de l’Arche quant à son régime et son rythme de vie. Ce fut une expérience extraordinaire ! Il était très à l’aise, beaucoup plus rayonnant que chez lui en France. Ce qu’il disait était de grande portée, il gagnait l’attention et l’écoute de son auditoire.

À côté de ces moments profonds que nous vivions lors des conférences, il était joyeux et nous faisait beaucoup rire. Un jour, nous réfléchissions sur le titre de sa prochaine conférence : « Tu mets ce que tu veux, ma chère, de toute façon je dis toujours la même chose ». Une autre fois, il était prêt pour l’émission radio, les écouteurs sur les oreilles, et il s’est mis à rythmer comiquement la musique pop… Un soir, la voiture qui le transportait a crevé alors qu’il faisait –20° ; Shantidas est revenu frigorifié et on s’est empressé de lui proposer une soupe ou un chocolat chaud, mais il a demandé une glace !

Il se laissait conduire, étant docile et facile à vivre. Mathilde lui avait offert des chaussons de laine qu’il ne quittait plus, même pour dormir. C’était un homme humble et charmant, et cependant en d’autres occasions j’ai pu le voir exaspéré, se sentant trahi par le non-respect des règles ou des textes. Il devenait alors tout rouge, hérissé de colère contenue.

 

La dernière année de sa vie, nous étions avec lui à la Borie-Noble. Il était souvent triste. Il m’intimidait, mais j’aimais m’asseoir à côté de lui, sentant que cela lui faisait du bien, car en vieillissant il vivait mal la solitude. Je me souviens d’un soir, après la prière autour du feu : un hôte de passage, quelque peu déséquilibré, s’était mis pieds nus au milieu des braises et a commencé à crier en interpelant Shantidas. Celui-ci a réagi très calmement, le prenant par la main pour le tirer de là…

Un autre soir, Jean et moi avons été invités par Shantidas avec Jean-Daniel Jolly-Monge. Je le revois mettant la table calmement pour nous recevoir. Après le repas, nous avons admiré de belles choses dans des livres d’art. On sentait qu’il cherchait à nous retenir, retardant l’heure de notre départ. À cette époque il avait des insomnies, si bien qu’il s’endormait dans son fauteuil pendant la journée. En 1980, il est parti en tournée en Espagne, mais n’en est revenu que pour être enterré sur la colline… Combien de fois j’ai pensé à lui, durant mes années de responsabilité dans l’Arche !