Un grand philosophe chrétien

Marcel Hastir (1906 - 2011)

(extraits de Une vie, autobiographie de Marcel HASTIR, peintre et artiste belge)

La rencontre avec cet être singulier et attachant qu’était Lanza del Vasto remonte à 1949. Né en Sicile d’une famille de marquis, il montra très tôt des goûts pour la simplicité et préféra vivre à Paris avec de modestes moyens, en étudiant les langues orientales. Pour subvenir à ses besoins, il s’était fait, entre autres, précepteur dans une famille d’origine hollandaise à Versailles, les de Sturler. Grâce à son sens pédagogique, il avait parfaitement réussi à les éduquer. Le garçon avait fait un professorat d’histoire à l’Université de Bruxelles et sa sœur avait épousé le grand dessinateur hollandais Ramaekers.

 

Le pèlerin

Leur tante à Bruxelles, la baronne Adèle de Sturler, gardait régulièrement le contact avec eux. Or, pendant la guerre, celle-ci recevait de jeunes théosophes dans une très belle maison de l’avenue Longchamp et, par son intermédiaire, nous avons fait la connaissance de Lanza del Vasto. Afin de le remercier pour la qualité de son enseignement, on lui demanda ce qui lui ferait plaisir. Comme il voulait aller aux Indes, la famille de Sturler lui offrit le voyage. C’est ainsi que pendant plusieurs mois il fit quelques séjours dans des communautés. Dans un des derniers ashrams qu’il fréquenta, un grand maître, avant d’aller plus loin, l’interrogea :

– Quelle est ta religion ?

– Je suis catholique.

– Penses-tu encore à Paris et que viens-tu faire ici ?

– Quand j’aurai atteint un niveau spirituel suffisant, je créerai moi aussi un ashram.

– Il y a tant de gens, répondit le maître, qui essaient de faire cela ; retourne dans ton pays et crée une « arche », tu y seras plus utile qu’ici.

Ce dialogue avait fait son chemin et, en rentrant en France il fit paraître son merveilleux livre intitulé Le Pèlerinage aux sources. Le groupe de jeunes qui se réunissait chez la baronne de Sturler prit en charge ce manuscrit et le présenta aux éditions de la Toison d’or qui imprima un petit nombre d’exemplaires sur du papier tout à fait ordinaire. En 1943, Denoël édita le livre à Paris. Ce fut un tel succès que Lanza del Vasto écrivit d’autres d’ouvrages à orientation spirituelle : le Commentaire de l’Évangile, Judas, Principes et préceptes du retour à l’évidence, etc.

 

Le conférencier

Quelque temps après la guerre, André Seidel de la Sabena alla de ma part rue des Saints-Pères à Paris pour proposer à Lanza del Vasto de venir à l’Atelier. Comme il était disciple de Gandhi, sa première causerie porta sur la non-violence. Ce fut le début de toute une série de conférences et séminaires, notamment dans les Universités de Bruxelles et Louvain où un public attiré par la mystique venait l’écouter. Sa femme, Chanterelle, qui donnait souvent des récitals de chant à la radio française, s’est aussi produite rue du Commerce dans un répertoire de chansons anciennes.

Lorsqu’il logeait à l’Atelier, Lanza del Vasto prenait des rendez-vous l’après-midi, généralement consacrés à des entretiens philosophiques et religieux. Un matin, j’ouvre la porte à une personne venue de France et habillée à la mode paysanne qui prétendait avoir rendez-vous avec lui. Je lui demande de revenir l’après-midi, mais elle ne répond pas et regarde quelques dessins en me disant :

– Mon mari a comme totem l’olivier. Est-ce que vous n’auriez pas un dessin représentant cet arbre ?

Je lui en montrai quelques-uns.

– J’aimerais avoir celui-ci ; vous me l’offrirez, n’est-ce pas ?

Tout en continuant à regarder les dessins, elle s’arrêta devant le beau visage d’un musicien aveugle dont j’avais croqué rapidement le visage pendant un récital à l’Atelier. Il avait un jour accompagné une chanteuse albanaise en jouant d’un psaltérion, l’instrument favori du Roi David. Cette dame me dit : « je le prends » et sort à ce moment-là, de sous sa grande jupe, une bourse contenant des Napoléon et m’en remit un d’une valeur de cent francs or en disant :

– Ceci n’est pas un paiement, mais un échange.

Le geste généreux dont elle a fait preuve et qui m’avait tant touché, traduisait tout son bonheur de se rendre acquéreur du « Joueur de psaltérion ».

 

L’Arche

Lanza del Vasto partit avec sa femme s’installer à Bollène dans le Midi, et fit l’acquisition d’une grande propriété où il créa la communauté de l’Arche. Il voulut tout d’abord tenter une expérience avec de jeunes Parisiens, notamment leur faire travailler la terre. À son retour d’un séjour aux Indes, il s’aperçut que ces jeunes n’avaient absolument rien fait et en fut très déçu. Je lui suggérai alors de donner cette propriété au père Pire qui s’était chargé de l’accueil des paysans venant de Hongrie. Il faut laisser, disait-il, la terre aux gens de la terre. C’est ainsi que fut créé le premier village de « personnes déplacées » en France.

Quelques années plus tard, l’Arche était composée d’une centaine de personnes. Ayant ouvert une école, certains membres avaient pris en charge l’enseignement, d’autres faisaient de la culture maraichère, d’autres encore s’occupaient d’artisanat. Tous les vêtements portés par la communauté étaient faits de laine, tissés sur place. Ayant pu disposer d’un moulin à papier, Lanza del Vasto réalisait chaque mois une plaquette sur un très beau papier fait main. Il y exprimait ses idées par rapport à une religion unique et originelle. Il y avait un lieu réservé à la méditation et la prière. On trouvait même une petite imprimerie où un périodique, les Nouvelles de l’Arche, était édité chaque mois. Depuis de nombreuses années déjà, différents membres venant de l’Arche ont fondé en France des communautés du même type, basées sur renseignement de Lanza del Vasto.

À quelque temps de là, on a voulu installer une centrale nucléaire à Bollène, et, malgré l’opposition farouche de Lanza del Vasto, les autorités françaises n’ont pas baissé pavillon. On lui proposa alors de s’installer dans un village abandonné des Corbières : il s’y trouvait une ancienne ferme et plusieurs maisons à remettre en état. Il accepta avec courage la proposition et reconstruisit avec son équipe la totalité du hameau, y compris une école. La communauté s’est développée peu à peu et, on vit apparaître un grand potager attenant à la ferme et différents ateliers d’artisanat. Chacun était invité à tisser son propre vêtement ; Lanza del Vasto lui-même portait un impressionnant costume blanc ou un vêtement de laine brune lorsqu’il voyageait.

Il parlait très lentement, et le critique Marcel Lobet, du Soir, me dit un jour en sortant d’une conférence au Palais de Justice :

– Voilà un être qui médite tout en parlant.

Ses paroles étaient empreintes d’une grande sagesse et d’une mystique profonde. Quiconque l’approchait était frappé par la qualité de sa présence.

 

Le jeune homme de Grenoble

Plusieurs de mes élèves à l’Atelier l’avaient rejoint et l’une d’elles, lorsqu’elle était à Bollène, tomba amoureuse du jardinier. Ils quittèrent l’Arche ensemble pour s’installer dans une cabane près de Grenoble. Ce jeune garçon, un ancien comédien accusé de collaboration et menacé d’emprisonnement, avait besoin d’être protégé. Lanza del Vasto lui apporta un grand soutien dans la vie qu’il avait désormais choisie. Ainsi réfugié dans la montagne, le jeune homme descendait tous les matins pour plonger dans le Rhône. Il y voyait une femme qui, comme lui, venait fréquemment nager. Elle se risqua un jour dans une zone dangereuse agitée de tourbillons et échappa de peu à la noyade. Le garçon se précipita pour la sauver et, la ramenant sur la rive, lui fit in extremis la respiration artificielle. Une voiture s’arrêta : c’était son mari qui venait la reprendre et le jeune homme regagna la montagne.

Quelques jours plus tard, le jeune couple vit arriver les gendarmes porteurs d’une médaille de reconnaissance au généreux sauveur. Ayant eu à décliner son identité et présenter les papiers d’usage, le garçon dut avouer qu’il n’en avait pas et fut aussitôt emmené à la gendarmerie. On ne mit pas longtemps à s’apercevoir qu’il était recherché par la police. L’époux de la femme sauvée des eaux, un médecin des environs, connaissait par chance le général de Gaulle et fit valoir ses relations pour sauver le jeune homme. Il réussit à le faire libérer, et le garçon put reprendre son métier de comédien et enseigner le théâtre à Grenoble.