Je vois une barbe et trois personnes !

Marie-Thérèse Fauconnier (1905)

(La famille Fauconnier accueillit en 1948 la première communauté de l’Arche, à Tournier en Charente ; extraits d’un recueil de souvenirs)

Dévouverte. Chez tante Foncette à Nay, j’avais lu et beaucoup apprécié le livre Principes et Préceptes du retour à l’évidence du philosophe Lanza del Vasto. Et voici que Denise arrive avec ce livre dédicacé pour nous ! Elle nous dit que Lanza cherche une propriété pour s’installer avec son groupe de non-violents gandhiens, alors que nous même cherchions quelqu’un pour remplacer Helmuth, le prisonnier allemand que nous avions embauché à la fin de la guerre. Le 1er avril 1948, les Robert nous rendent visite à Tournier. Denise plaida si bien la cause de Lanza que nous fûmes d’accord pour qu’il vienne voir si Tournier lui convenait. Et il vint…

Nous étions fortement émus par cette visite, qui eut lieu le lundi 3 mai. Lanza venait avec sa fiancée, Chanterelle, et un certain Soleil qui devait prendre la direction des cultures. Je me souviens que Michel (16 ans à l’époque) était là, aussi curieux que nous. De temps en temps il montait au grenier pour mieux voir le chemin qui mène à la maison. À 11 heures il cria : « Je vois une barbe et trois personnes ! » Ils arrivaient à pied depuis la gare de Saint-Aigulin, à sept kilomètres. La barbe appartenait à Soleil. Lanza était rasé. Son apparence et celle de Chanterelle nous firent grand effet. Ils ne ressemblaient en rien au commun des mortels. Lui très grand, très beau, impressionnant, il a à l’époque 47 ans. Elle très grande aussi, très mince, avec un type particulier, très brune, et surtout les yeux très noirs, brillants, très faits. Ils portaient un costume spécial en tissu fait à la main pour lui, pour elle un épais tissu bleu en coton, jupe longue, corsage serré boutonné devant. Soleil était comme tout le monde, avec un air très sympathique.

Je ne me souviens plus du détail de la conversation. Nous étions, Charles et moi, très impressionnés. On visita la propriété. Puis on alla à la Génétouze voir l’église, en passant par les bois. Nous marchions devant, Chanterelle et moi. Charles et Lanza suivaient, Soleil fermait la marche. Ce qui me surprenait le plus était le maquillage excessif des yeux de Chanterelle. Ce n’est que plus tard que je sus que ce halo noir autour de ses yeux était naturel ; elle avait les yeux cernés des gens malades du foie.

Leur visite nous fit une telle impression – pour moi ce fut une sorte de peur – que nous courûmes deux jours plus tard au Crû, en vélo bien sûr, pour en parler à Marie et Geneviève (les sœurs de Charles) et surtout à l’abbé Vaton. Tout le monde était extrêmement intéressé. Mais finalement c’est sans hésitation que nous avons accepté leur venue à Tournier.

 

Mariage. Il fallait d’abord que Lanza et Chanterelle se marient, ce qui fut fait peu après à Crécy-en-Brie, près de Paris, chez des amis de leurs amis et premiers grands disciples, Jeanne et Martin. Bien sûr nous n’assistions pas à ces noces. Elles nous furent racontées plus tard par les Martin. Madame Gébelin, la mère de Chanterelle, n’était pas contente du mariage de sa fille. Certes Lanza était un homme connu, portant un très beau nom, mais la vie qu’il menait comme chef spirituel et matériel d’une communauté vouée à la vie simple et frugale, faisait peur à cette mère qui savait sa fille de santé fragile. Chanterelle avait une descente de l’estomac et devait porter un corset fortement baleiné de fer pour soutenir cet estomac. Elle avait le foie fragile et se fatiguait facilement, et la vie des femmes de la communauté était dure.

Lanza, lui, se portait très bien, il était même d’une endurance extrême. Il pouvait jeûner quinze jours, ne prenant que de l’eau tiède et salée, et le seizième jour avaler un saladier de haricots, sans en être incommodé. Il a fait cela à Tournier. Plus tard, il parvint à jeûner quarante jours comme le Christ. (…)

 

Quotidien. La maison avait été partagée. Nous leur avions laissé la vieille cuisine, avec sa grande cheminée, et tout ce côté de la maison, toute l’aile gauche quand on regarde le sud. Le reste était à nous. Il suffisait d’ouvrir la porte de la cuisine pour passer de l’un chez l’autre. Si l’un des côtés faisait silence, l’autre pouvait entendre ce qui se disait. Chanterelle avait son piano dans notre salle à manger. Pendant un temps elle est venue y donner des leçons aux enfants de la communauté et aux miens. Elle leur enseignait le rythme en les faisant marcher sur la musique. (…)

Dans la vieille cuisine, ils avaient fait leur salle de repas et de réunions. Dans la grande chambre au-dessus, ils avaient des métiers à tisser et faisaient de la gymnastique communautaire, des mouvements très spéciaux de relaxation, excellents et efficaces, très variés, mais qui de l’extérieur étaient très comiques. Lanza était d’une souplesse extrême. Je ne sais comment il se tortillait mais on voyait son visage sous son derrière, entre ses deux jambes. C’était digne d’un acrobate. Je n’ai été qu’une seule fois à leur séance de culture physique car j’ai eu tellement envie de rire que j’ai eu peur d’avoir l’air de me moquer d’eux.

Pour les cultures, j’avais le jardin potager côté nord, et ils avaient le côté est. Ils avaient aussi les bâtiments où, l’été, quand il y avait foule, certains couchaient dans le foin. Malgré nos prières, ils bricolaient des installations électriques et même allumaient des bougies. Par un vrai miracle, ils n’ont jamais mis le feu dans ces greniers et granges. (…)

 

Fêtes. Ils aimaient les fêtes. Très gentiment, ils nous y invitaient. Leur fête patronale, très importante, était la Saint-Jean d’été, le 24 juin. C’est là que les compagnons prononçaient ou renouvelaient leurs vœux. (…) Ils chantaient et dansaient autour d’un grand feu allumé sur la colline. L’année précédant leur départ, en 1952, ce fut sensationnel. Le temps était admirable, tout le monde a gardé de cette soirée le souvenir d’une féérie. Tout Saint-Aigulin était là, et des cars avaient amené des gens depuis Angoulême. Autour de l’immense feu il y eut des chants, des danses, des jeux, des poèmes dits par Lanza. J’en ai gardé un souvenir inoubliable.

Il y avait d’autres fêtes où on se costumait pour jouer des pièces écrites par Lanza : Noël avec La Marche des Rois, Pâques avec La Passion, et les anniversaires des uns et des autres. Quand ils le voulaient, et qu’il se trouvait parmi les femmes de bonnes cuisinières comme Jeanne Martin, le repas végétarien pouvait être délicieux. La Marche des Rois, à Noël, se jouait dans la grange nettoyée pour la circonstance et bien pourvue en foin. La Passion, à Pâques, fut jouée à Tournier alors qu’elle n’était pas tout à fait écrite. Ce fut une sorte de ballon d’essai. J’en ai gardé un souvenir merveilleux. (…) Lanza jouait le Christ. Il y eut des chants dirigés par Chanterelle, puis une procession le long de la colline jusqu’à la croix érigée à l’est du jardin. C’était à la fois simple et grandiose. Moins achevé que ce qui s’est joué ensuite à Saint-Séverin à Paris, mais beau dans sa rusticité. Le jour de Pâques il y avait grand festin. (…)

 

Vie austère. En toute occasion Lanza restait très digne et n’oubliait jamais son rôle de chef de communauté ; il « pontifiait ». C’était dommage, car je l’ai rencontré à Marseille, chez Madame Gébelin sa belle-mère, loin du groupe : il était naturel, un homme du monde charmant, spirituel, parlant de tout très simplement, clairvoyant même sur les gens de son groupe. Les jugeant comme nous le faisions nous-mêmes, sans complaisance, alors que Chanterelle plaidait leur cause. De X, il disait « c’est un cuistre », ce qui était bien vrai. Mais jamais il ne l’aurait dit quand il reprenait ses fonctions de chef. (…)

Dans les débuts, les Principes et Préceptes devaient être suivis à la lettre. La cuisine devait se faire au foyer, dans la cheminée. Chanterelle avait demandé lors de la première visite, qu’on leur trouve un de ces petits fourneaux du siècle dernier, sur quatre pieds de fonte, à deux trous, marchant au bois. Nous en avions trouvé chez le fameux Quintin. Mais sitôt arrivé, Lanza a fait disparaître ce fourneau. La cuisine au foyer dans de grosses marmites de fonte suspendues à la crémaillère était éreintante pour les femmes. Il fallait remuer des poids énormes et nettoyer ces marmites au sable après chaque repas. Cependant c’est ainsi que se faisait la cuisine. Sauf quand Marc est passé cuisinier après le départ des Martin, et qu’il opérait dans « l’ourserie », c’est-à-dire l’ancien four à pain où il avait la petite cuisinière rustique. (…)

 

Départ. Le départ de la communauté a eu lieu le 29 juin 1953 après la Saint-Jean. C’est lors de cette Saint-Jean qu’eut lieu à Tournier le mariage sensationnel de Jean-Marie, alias le Lionceau, et Yvonne, une jeune étudiante en médecine. (…) Puis ce fut le départ définitif du groupe. (…) Ce fut une impression étonnante de nous retrouver seuls chez nous, d’ouvrir toutes les portes d’une extrémité à l’autre de la maison, de reprendre possession des meubles ; les enfants couraient d’un bout à l’autre.