Un coup de cœur

Christiane Buiron, dite la Licorne (1936)

Une boucle. J’arrive à la fin de ma vie avec l’impression de fermer une boucle. Quand l’Arche m’a acceptée, cinq ans après le premier contact, j’ai partagé la chambre de Simone Pacot où était accrochée une icône de la vierge de Vladimir. Cela m’a agacée car je ne venais pas pour des « bigoteries » ! En fait c’était prémonitoire, car je suis devenue orthodoxe et femme de prêtre. Merci Simone.

De même lorsque Chanterelle, un jour, m’a entreprise sur le thème de la prière : c’était tellement inaccessible pour moi que j’en ai pleuré ! Et maintenant je pratique la prière du cœur… tout en restant liée à l’anthroposophie, chemin de sagesse. Merci Chanterelle : la boucle se referme, la boucle de ma vie.

 

Première rencontre. Quand j’étais pensionnaire et lycéenne, j’étais seule le samedi soir chez ma sœur et mon beau-frère. J’écoutais des musiques de l’Inde, alors peu connues, et je lisais Lanza. Ce fut pour moi un coup de cœur. Depuis que je ne croyais plus au « petit Jésus », il ne restait de Noël que le réveillon et c’était terriblement triste. En découvrant les écrits de Lanza, l’espoir renaissait. J’ai dit à mes parents qu’un jour je le rencontrerai.

C’est en Janvier 1956 que j’ai pu assister à une conférence. J’avais juste vingt ans. Il était magnifique, très beau : le dehors comme le dedans. Cette apparence qui gênait certains était pour moi très importante : le sens de la beauté, malgré une extrême pauvreté. Je me suis aussitôt inscrite au groupe d’amis de l’Arche, puis j’ai rejoint la communauté à Pâques.

 

Mes parents. Il m’est difficile de dire qui étaient Shantidas et Chanterelle, tant ils étaient proches. Ils étaient mes parents ! C’est aussi simple que ça.

Je n’ai jamais eu de relation très personnelle avec Shantidas et j’avais peu de chose à dire quand il m’interrogeait sur ma méditation. Par contre j’avais repéré un livre dans sa bibliothèque et j’ai osé le lui demander. Je lui parlais aussi de mon intérêt pour l’astrologie et me sentais accueillie. J’ai su qu’un jour il s’est fâché en réunion, quand tous les Compagnons critiquaient ma façon d’être « dans la lune », et qu’il a dit fermement : « De toute façon elle est ma fille, sa place est ici ».

Chanterelle m’impressionnait par son côté bouillonnant de gérante, par exemple quand elle vendait les tissages avec des arguments que je trouvais trop persuasifs, et qu’elle rétorquait à mes reproches : « Ma petite fille, il faut faire bouillir la marmite ! » Elle me faisait peur, mais j’étais dans l’admiration devant sa voix et son chant.

 

La Licorne. Je dois à Shantidas le nom magnifique qu’il m’a donné. Tant que j’étais loin du Christ, mon nom « Christiane » m’encombrait. Mais porter un nom d’animal m’a enthousiasmée car cette forme d’expression symbolique me touche énormément.

J’ai appris mon nom un jour où Shantidas me présenta à un visiteur : voici la Licorne, tu es à la fois la licorne et la dame. Ainsi est-il pour moi celui qui m’a nommée. C’est énorme, car nommer est un acte hautement symbolique : c’est le rôle du père, un acte créateur. C’est la première étape de la vie spirituelle. C’est cela la poésie : la parole magique et agissante.

En partant de l’Arche, par contrainte, puisque j’épousais un prêtre, j’ai gardé ma croix sculptée de la licorne. Ce que j’ai cherché ensuite dans l’anthroposophie, c’est déjà ce que je cherchais à l’Arche : un art de vivre. Ce qui m’y attirait était d’abord la poésie, le « chiffre des choses », la compréhension du monde au travers des chiffres et des symboles. Je suis la fille de Shantidas en étant fille de sa poésie.

 

À la maison. Mon passage à l’Arche m’a menée au Christ et à l’Église, ce qui est la vocation de l’Arche et de Jean-Baptiste. Je pense à un commentaire du prêtre orthodoxe Jean-Yves Leloup, concernant la rencontre de Jésus et de la Samaritaine, et qui me touche particulièrement. À la question : « Où faut-il adorer ? », Jésus répond : « en esprit et en vérité », ce que Jean-Yves traduit : « dans le souffle et la vigilance ». Or ces notions de souffle ou respiration, de vigilance ou attention, sont centrales dans l’enseignement de l’Arche. Ce qui me fait dire : « Voilà, Shantidas, je rentre à la maison ! » La boucle se referme, la boucle de ma vie.